Le Liban porte une présence chrétienne ancienne et vivante, dont la tradition maronite est l’un des piliers. Dans cet article, Giovanni Choufani, frère engagé dans la communauté du Chemin Neuf,  nous fait découvrir comment cette Église s’est façonnée, entre héritage des premiers siècles, vie spirituelle simple et enracinement profond dans le pays. Une plongée claire et accessible dans une histoire qui continue de façonner le Liban d’aujourd’hui.

On ne peut parler du Liban sans évoquer la présence chrétienne, et tout particulièrement l’Église maronite. Le pays a été l’une des premières terres touchées par l’Évangile, grâce à sa proximité avec la Terre sainte. Jésus lui-même a traversé les cités du sud, notamment Sidon et Tyr. Dès les premières décennies suivant la Résurrection, des communautés chrétiennes se forment autour des ports phéniciens, influencées par les passages réguliers des apôtres Pierre et Paul. Saint Paul séjourne à plusieurs reprises sur cette côte, qui devient l’un des berceaux du christianisme oriental.

Au fil du temps, ces communautés s’organisent en une mosaïque d’Églises toujours présentes aujourd’hui : maronite, grecque melkite catholique, grecque orthodoxe, syriaque, arménienne, chaldéenne, latine, et diverses Églises protestantes. Parmi elles, l’Église maronite est la plus importante en terme de population, représentant environ 53 % des chrétiens, suivie par l’orthodoxe grecque (25 %) et la melkite catholique (7 %). Dans l’ensemble, les chrétiens constituent aujourd’hui près de 34 % de la population libanaise, alors qu’ils formaient autrefois une majorité bien plus large. Pour comprendre cette évolution, il faut revenir à l’histoire du Mont-Liban et à la trajectoire particulière des maronites.

La communauté maronite naît au IVᵉ siècle autour de saint Maroun, ermite syrien dont la vie ascétique attire des disciples sur les rives de l’Oronte. Le monastère de Bet Maroun devient le centre d’une Église attachée au concile de Chalcédoine, ce qui entraîne des tensions avec les autorités monophysites. Les maronites subissent des persécutions, notamment lors des massacres de 517 et après l’élection de saint Jean Maroun comme premier patriarche autonome à la fin du VIIᵉ siècle. L’insécurité liée aux invasions perses puis arabo-musulmanes pousse la communauté à quitter les plaines syriennes pour se réfugier dans les vallées escarpées du Mont-Liban, où elle s’enracine durablement.

Au Moyen Âge, les maronites deviennent des acteurs régionaux. Leur fidélité constante à Rome favorise une alliance naturelle avec les Croisés. Sous le patriarche Jérémie d’Amchit, ils collaborent avec les États latins, renforcent leurs liens avec l’Occident et accueillent des ordres religieux européens dans leurs monastères. Après la chute des royaumes croisés, ils connaissent la répression mamlouke, puis, à partir de 1516, une autonomie relative sous les Ottomans. Grâce aux muqaddams et aux grandes familles locales, le Mont-Liban conserve une organisation semi-indépendante pendant plus de trois siècles.

Après les événements sanglants de 1860, le Mont-Liban devient le Mutasarrifat, une entité autonome au sein de l’Empire ottoman. Ce territoire d’environ 3 200 km² est peuplé à près de 80 % de chrétiens, principalement maronites, mais reste économiquement fragile et sans accès direct à la mer. À la fin de la Première Guerre mondiale, le patriarche maronite Élias Boutros el-Houwayek défend à la Conférence de Paris un projet de Liban élargi, intégrant montagnes, plaines, ports et zones agricoles. Ses arguments convainquent les puissances mandataires : le 1ᵉʳ septembre 1920, le général Gouraud proclame la naissance du Grand Liban. Houwayek insiste sur la coexistence entre différentes communautés religieuses et sociales et pose les bases d’un Liban pluraliste, pont entre Orient et Occident. Avec le Grand Liban, les chrétiens, majoritaires à près de 80 % durant le Mutasarrifat, deviennent 51,3 % selon le recensement de 1932. C’est dans ce contexte que naît la formule, plus tard reprise par Jean-Paul II, décrivant le Liban comme « plus qu’un pays : un message ».

La spiritualité maronite puise sa force dans la simplicité évangélique et l’héritage des premiers moines d’Antioche. Elle invite à une foi incarnée, une prière vécue plus que formulée, nourrie par le silence, les chants et la méditation de la Parole. La liturgie, dans une atmosphère recueillie, conserve les échos de l’araméen de Jésus. Elle garde aujourd’hui le goût du silence, de la prière intérieure et de la vie communautaire centrée sur l’Eucharistie. Héritière du rite antiochien, elle se distingue par sa poésie biblique, son langage symbolique et l’usage du syriaque, conférant aux célébrations une profondeur contemplative unique.

Cette tradition orientale se traduit par des gestes concrets. Par exemple, durant la messe, le rite de la paix ne consiste pas à se serrer la main: le prêtre pose ses mains jointes sur celles du diacre, symbole de la paix qui vient du Christ seul, et ce geste se transmet ensuite de proche en proche vers l’assemblée. De même, l’encens joue un rôle central: il enveloppe l’église comme un rappel que la prière s’élève vers Dieu avec toute la communauté.

La spiritualité maronite conserve aussi une proximité particulière avec la vie monastique. Même dans les paroisses, la liturgie garde un rythme presque « monacal » : beaucoup de fidèles se lèvent pour les messes de l’aube, et les fêtes de saints comme saint Charbel sont vécues dans un esprit de pèlerinage et de silence intérieur. L’Église permet également, selon la tradition orientale, l’ordination d’hommes mariés pour le sacerdoce paroissial — un signe que le ministère peut s’enraciner dans une vie de famille, sans nuire à la vocation sacerdotale.

En communion totale avec Rome, la tradition maronite partage avec l’Église latine la même foi et les mêmes sacrements, mais elle les exprime avec une sensibilité différente: un rapport plus symbolique au mystère, un attachement à la mémoire des martyrs, et une grande dévotion à Marie sous le titre de « Notre-Dame du Liban ». Cette union de simplicité, d’ascèse et de chaleur communautaire fait de la spiritualité maronite un pont naturel entre l’Orient et l’Occident, une prière enracinée dans la montagne mais ouverte à l’Église universelle.

Finalement, la foi maronite reste profondément liée à un ensemble de traditions populaires qui lui donnent une couleur unique. Parmi elles, la fête de la Sainte-Barbe, célébrée le 4 décembre, occupe une place particulière. On la compare souvent à un Halloween chrétien: selon la tradition, sainte Barbe se serait déguisée pour échapper à la persécution de son père païen. Ce jour-là, on prépare aussi des desserts typiquement libanais comme les awwamaat, atayeff ou maacroun, qui font partie intégrante de la fête. Autre exemple marquant: la fête de l’Épiphanie. Les maronites croient symboliquement que Jésus visite chaque foyer cette nuit-là, ce qui explique pourquoi les familles laissent les lampes de leurs fenêtres allumées, signe d’accueil et de bénédiction. De nombreuses autres fêtes chrétiennes sont elles aussi entourées de coutumes fortes — la fête de la Croix, l’Ascension, ou encore les grandes solennités mariales — autant de traditions qui rythment l’année et expriment la foi maronite dans sa dimension la plus vivante et communautaire.